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chronique
Réflexions intimistes

"We are ugly, but we have the music" (L. Cohen)

On a souvent dit de moi que j'ai un faible pour les hommes laids. C'est un peu court, sans doute. Et pas très gentil pour les hommes qui me plaisent. Disons plutôt que j'ai un faible pour les hommes hors normes. Dans leur tête et/ou dans leur look.

J'ai sans doute un faible pour les hommes qui se trouvent un peu laids! Brel le disait. Ferland aussi. Cohen aussi. Un faible pour des hommes qui savent se regarder en face. Je suppose qu'il est difficile, voire impossible, de se regarder en face sans se trouver un peu laid. Et sans être un peu triste.

Dans le domaine de l'apparence physique, comme dans plusieurs autres, j'ai l'impression que les discours sociaux nous charrient d'un extrême à l'autre. Comme s'il n'existait plus aucun port de nuance.

Dans un coin du ring, tout notre système publicitaire et média qui ne carbure qu'à l'image standardisée: biceps, nombrils et silicone. Dans l'autre coin du ring, toute notre bonne conscience qui tète à la mamelle de la beauté intérieure. On lave trop blanc et on essaie de nous faire croire que finalement, le corps et l'apparence, n'ont rien à voir avec ça.

Je suis assez étourdie par le rapport étrange que nous entretenons à ces questions qui sont fortement individualisées, mais aussi révélatrices d'enjeux de société. 

C'est qu'en amont, il y a des êtres et leurs choix. Des êtres et leurs conditions. Leur corps propre. Il y a des parcours individuels desquels on n'arrive pas à extraire un langage collectif qui ferait sens, un langage nuancé. Un langage qui dirait que si la séduction ne s'arrête pas au corps, il en est tout de même un véhicule, ma foi, incontournable. On pourra bien répéter que le sexe se joue beaucoup dans le cerveau, n'empêche qu'il y a, aux dernières nouvelles, des peaux qui se rencontrent.

Finalement, de toute ma vie, de toutes les discussions que j'ai pu avoir et que j'ai encore sur cette question, je n'ai eu qu'un conseil valable. Comme toute adolescente qui souffre de son apparence, je m'étais fait badigeonner de tous les côtés par des discours sur la beauté intérieure. Le problème, c'est que je n'y croyais pas et que je n'en voulais pas. Je voulais être belle. Et pas juste à l'intérieur. Et surtout pas "belle quand même".

Jusqu'à ce que je rencontre cette femme, de vingt ans mon aînée, qui m'a demandé de trouver une seule personne avec qui j'accepterais de changer de place. Mais toute sa place: son corps, sa situation, son intelligence, son caractère. Ses névroses aussi.

J'y pense depuis quinze ans et je n'ai jamais trouvé.

Cette femme, de vingt ans mon aînée, m'a mis devant une évidence. Ma tête à moi est ce qu'elle est parce qu'elle est née de et a poussé sur mon corps à moi. Chaque cicatrice a son côté corps et son côté tête, chaque caresse est à la fois virtuelle et physique. 

Dans un rapport complexe de cause à effet, le corps est le reflet de qui nous sommes, mais aussi un déterminant important de qui nous devenons, de comment nous nous construisons. On est avec lui, on ne peut pas être sans.

C'est simple et pourtant nous ne sommes toujours pas capables d'en parler. D'un côté comme de l'autre du ring, le corps est présenté comme une chose autonome, un poids dont il faut s'occuper, que ce soit pour le dompter ou l'accepter, comme s'il n'avait rien à voir avec celui qui s'en occupe.

Bien entendu, je ne suis pas plus forte que les autres (ou si peu). Je me regarde en face et il m'arrive plus souvent qu'à mon tour de ne pas me trouver très jolie.

Mais paraît-il que certaines personnes aiment mieux les spécimens hors normes dont le regard craque un peu.

Enfin, c'est ce qu'on dit.

 

Si vous ne connaissez pas cette merveilleuse histoire entre Cohen et Janis…

About these ads

À propos de Catherine Voyer-Léger

Diplômée en science politique, directrice du Regroupement des éditeurs canadiens-français, passionnée d'arts et de littérature. Blogueuse, twitteuse hyperactive, préoccupée par l'élévation du débat, la force du langage et la mise à mal des lieux communs.

Discussion

5 réflexions sur “"We are ugly, but we have the music" (L. Cohen)

  1. J’aime beaucoup ton billet et ton questionnement.Etant femme,cela me rejoint beaucoup.Un jour,j’ai lu dans le Prophète de Khalil Gibran que (la beauté n’est pas l’image que vous voudriez voir,ni le chant que vous voudriez entendre,Mais plutôt une image que vous percevez même si vous fermez vos yeux et un chant que vous entendez même si vous vous bouchez les oreilles)Elle est la vie quand elle est dévoilée.J’ai grand plaisir à te lire et merci de nous partager ces instants de ta vie.

    Publié par Carole Gamache | 5 janvier 2011, 12 h 06 min
  2. Merci Carole.

    Publié par Catherine | 5 janvier 2011, 13 h 36 min
  3. Moi j’aime bien quand la cicatrice, «avec son côté corps et son côté tête», devenient un sentier menant à une forme de beauté, celle d’une histoire.

    Publié par Martin | 13 janvier 2011, 12 h 14 min
  4. J’aime votre Blog. Il me touche et m’inspire! Merci.

    Publié par Stéphanie | 14 janvier 2011, 12 h 54 min
  5. Merci Martin, merci Stéphanie!

    Publié par Catherine | 14 janvier 2011, 13 h 13 min

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