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chronique
Médias et journalisme

Ma déclaration ou pourquoi j’aime les critiques d’amour

J'aime les critiques. Je les respecte beaucoup. Ils font un métier essentiel et mal-aimé. Toutes les sociétés qui manquent de critiques culturels vous en diront l'importance. Il est primordial que l'art se réfléchisse et qu'il se laisse penser. Par les artistes eux-mêmes, mais par des observateurs aussi.

On entend souvent que la critique n'existe plus, mais je n'irais pas jusque-là. L'espace pour les arts dans les médias diminue et la critique en souffre, certes, mais LE critique, comme petite bête attachante, me semble assez en santé. Je dirais même qu'il a droit à un nouveau souffle avec la conversation induite par les médias sociaux.

Ce qui semble avoir définitivement disparu dans les médias, ce sont les occasions d'échanges francs avec des artistes. On ne reçoit plus un invité pour discuter ouvertement de son oeuvre. L'invité est là pour la promotion, la critique se fait toujours in abstentia.

Un critique m'écrivait cette semaine que presque aucun artiste accepterait de se prêter à ce jeu-là. Aucun artiste ou aucune vedette? Je pense à un paquet d'artistes qui, me semble-t-il, seraient prêts à venir faire face à des critiques dans un contexte intelligent où on discuterait d'art, de démarches artistiques et d'œuvres. À partir du moment où un artiste est impliqué, que sa démarche est réfléchie, qu'elle s'inscrit dans la durée, en discuter fait partie de sa vie. C'est l'industrialisation de la culture qui a entraîné la course à la promotion. Ce n'est pas un mal en soi, mais il ne faudrait pas perdre de vue que la logique industrielle concerne une minorité des artistes. Quand tu vends moins de 1000 livres, y'a pas beaucoup de dangers commerciaux à accepter de venir confronter tes idées. T'as plutôt tout à y gagner.

Mais bon, pour en revenir à ma déclaration, malgré les conditions un peu insalubres dans lesquels ils pratiquent leur métier: j'aime les critiques. D'amour. Je les aime sincères. Je les aime quand ils ont le courage de leurs convictions. Je les préfère un peu condescendants que complaisants. Je les aime informés et curieux. Je les aime aussi quand ils ne sont pas d'accord entre eux! Je trouve ça particulièrement sain, surtout s'ils savent éviter de se traiter de noms d'oiseaux…

Je les aime quand ils savent écrire, parce qu'un bon texte journalistique, c'est aussi un peu de l'art. Je lis religieusement Christophe Huss, pour le plaisir du verbe, même si je ne connais rien à la musique savante.

Je les aime, bien sûr, quand ils me font rire. Et ils me font surtout rire quand ils griffent. C'est un plaisir malsain, mais c'est souvent devant ce qu'ils trouvent mauvais que les critiques deviennent éloquents, vindicatifs et grinçants. Lisez ce très court texte de Marc-André Lussier et celui-ci de Manon Dumais: c'est pas un peu jouissif?

C'est ce plaisir malsain qui explique mes sueurs froides dès que me vient l'idée, d'un jour peut-être, me commettre. Il doit être plus facile de s'y risquer quand on est convaincu que les critiques sont des ratés sympathiques. Je les aime tellement, je vois mal comment, le jour venu, je pourrai jouer le rôle de celle qui n'en a cure.

Je me rassure en me disant que Marc Cassivi ne couvre pas la littérature et que Chantal Guy m'aime trop, elle devra s'abstenir! (On se rassure comme on peut!) Me reste à travailler mes entrées au Devoir pour éviter que Christian Desmeules me torpille!

Sérieusement, s'il faut qu'un jour Tristan Malavoy-Racine mette deux étoiles à côté de mon nom, ça va me faire beaucoup de peine. Mais ce n'est rien à côté de ma déception à l'idée qu'il n'existe plus d'espace médiatique où lui et moi pourrions en discuter. Sauf, peut-être, en 140 caractères…

Et au nom de quoi? De la sensibilité des artistes?

Je suis peut-être cynique, mais s'il faut chercher une zone de sensibilité pour expliquer la disparition du dialogue critique, je regarderais moins dans la région du coeur, que dans celle du portefeuille.

Et comme on le sait, quand il est question de portefeuille, c'est rarement les artistes qui sont concernés. Pas plus que les critiques, d'ailleurs!

__________________________

À consulter:

Is the Age of the Critic Over?, The Guardian
Rerportage sur la critique de cinéma et ses mutations à Voir.tv
Balado diffusion du Théâtre français du CNA no. 05.10.2009: rencontre entre Robert Lévesque et Wajdi Mouawad
 

 

 

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À propos de Catherine Voyer-Léger

Diplômée en science politique, directrice du Regroupement des éditeurs canadiens-français, passionnée d'arts et de littérature. Blogueuse, twitteuse hyperactive, préoccupée par l'élévation du débat, la force du langage et la mise à mal des lieux communs.

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