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chronique
Réflexions intimistes

L’engelure du réel (un schème d’hiver)

ACTE I

J'ai 6 ans. Premier cours de ski. Je ne sais pas que je vais tomber en amour ce soir-là. Il s'appelle Mathieu (ils s'appelaient tous Mathieu en 1985, sauf ceux qui s'appelaient Nicolas).

Le lendemain matin, comme dans un film, je réaliserai que ce Mathieu dont je suis tombée amoureuse sur une pente de ski est le même Mathieu qui partage mon casier. Le même Mathieu que je côtoie depuis quelques mois déjà et que je n'ai pas reconnu derrière ses lunettes, son casque protecteur, son nouveau manteau d'hiver.

ACTE II

Le problème c'est que Mathieu est un garçon populaire et j'ai au moins une rivale. Elle est plus jolie (ie. elle est blonde et "moins grosse"). Elle s'appelle Mélanie (elles s'appelaient toutes Mélanie en 1985, sauf celles qui s'appelaient Julie).

Comme je ne peux pas vivre avec cette idée de ne pas être la préférée, j'insiste, je pousse, je tire. Avec ma subtilité légendaire, je deviens vite insupportable. De ce groupe  auquel j'ai un vague souvenir d'avoir appartenue, je serai rapidement éjectée: trop lourde.

Mais quand tu te sens rejetée, t'arrives pas à t'arrêter: tu insistes, tu pousses, tu tires. Et tout va de pire en pire. Tu t'enfonces. Tu ne sais pas comment faire pour être aimée. Et même si tu comprenais qu'il faut vouloir moins pour avoir plus, comment on fait pour contrôler son vouloir?

Mathieu, en garçon intelligent et sensible, restera tout de même gentil presque tout le temps. Jusqu'à un autre jour d'hiver où j'irai les espionner dans une cabane de la cour d'école. Ce jour-là il m'a crié d'arrêter, de les laisser tranquille. C'était la confirmation de ce que je savais pourtant depuis longtemps: il ne voulait pas de moi. En plus de me sentir seule, ce jour-là j'aurai honte.

ACTE III

Trois ans plus tard, à la rentrée, je me rappelle avoir eu un frisson en entendant nos noms défiler: nous étions les trois dans la même classe! Maintenant 9 ans, je mesure presque 5 pieds, j'ai déjà un début de seins et ces épaules de footballeur qui ne font que se confirmer. Mélanie est toujours blonde, Mathieu est toujours beau. Avec les années, les choses se sont consolidées: they are hot, I am not.

J'ai peu de souvenirs, sauf qu'à quelques reprises pendant cette année-là Mathieu sera extrêmement gentil avec moi, allant jusqu'à me défendre publiquement devant certaines humiliations. Ce garçon est une soie, mais je n'ai jamais oublié le rejet et sa seule présence me mortifie.

Jusqu'à cet autre jour d'hiver. Nous sommes le 23 décembre, mon père doit venir me chercher de Montréal pour le réveillon qui me tient le plus à coeur. En revenant de la pause, quelqu'un me dit: "Avec la tempête, il pourra peut-être pas venir te chercher." Dans la classe, je pleure. Assis un peu plus loin, Mathieu et Mélanie rient ensemble.

Et là je pète les plombs. Solidement. Je suis debout et je gueule encore plus fort que je pleure. Je gueule qu'ils ont toujours ri de moi, qu'ils m'ont toujours rejetée. La classe est tétanisée. Je suis en crise.

On pourrait dire que je leur crie leurs quatre vérités… Mais ce ne sont pas leurs vérités, ce sont les miennes. D'abord parce qu'ils ne riaient sans doute pas de moi. Ensuite parce que cette histoire n'a pas pour eux le poids qu'elle a pour moi. Finalement parce que s'il y a eu rupture des années auparavant, ces enfants ne m'ont jamais vraiment méprisée.

ACTE IV et suivants

Je traîne encore dans ma boîte de photos un petit portrait de classe de Mélanie en première année. En le retrouvant il y a quelques années j'ai enfin réalisé qu'il s'agissait d'une enfant. C'est que ces fantômes ont grandi avec moi. Ils relèvent moins du souvenir que d'archétypes que j'associe au rejet et qui meublent un de mes "patterns". Un schème récurrent, ce n'est pas un coup du destin, un karma qui nous envoie les mêmes défis à répétition: nous en sommes les premiers artisans. Inconsciemment, je suis capable dans un groupe de trouver Mathieu, de trouver Mélanie, et de rejouer la scène. À l'infini.

L'autre soir, assise dans mon sofa, j'avais cette angoisse au ventre qui me semblait familière en ce début d'hiver. C'était une angoisse de petite fille de six ans qui se sent rejetée.

Une petite fille encore vivement blessée par l'engelure du réel: on ne décide pas de qui voudra bien nous aimer.

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À propos de Catherine Voyer-Léger

Diplômée en science politique, directrice du Regroupement des éditeurs canadiens-français, passionnée d'arts et de littérature. Blogueuse, twitteuse hyperactive, préoccupée par l'élévation du débat, la force du langage et la mise à mal des lieux communs.

Discussion

7 réflexions sur “L’engelure du réel (un schème d’hiver)

  1. J’ai particulièrement aimé ces mots : «Une petite fille encore vivement blessée par l’engelure du réel».

    Publié par Marie-Josée Martin | 22 décembre 2011, 18 h 07 min
  2. Il est triste ton texte Catherine. Nous sommes des petites filles et des petits garçons toute notre vie. Et on ne décide pas de qui voudra bien nous aimer. Tu as raison. Peut-être que c’est mieux comme ça. Je ne sais pas, mais reste que ça fait mal. On n’a qu’une vie à vivre et il nous semble qu’on mérite mieux que ça. On est honnête. Sincère. On est transparent. Pourtant ça foire. Je n’ai pas de réponse. Question de chance, de hasard? Je ne saurais dire.
    Je ne sais pas pourquoi je raconte tout ça. L’engelure du réel, probablement. Tu as raison. On ne décide pas.
    jean

    Publié par Jean Vaillancourt | 22 décembre 2011, 22 h 04 min
  3. On hésite toujours un peu à écrire un texte aussi personnel que celui-ci. Vos commentaires et ceux reçus ailleurs me font du bien. Merci.

    Publié par Catherine | 22 décembre 2011, 22 h 15 min
  4. Comme plusieurs enfants, j’ai vécu grosso modo la même situation, évidemment avec un contexte et des acteurs différents. Mais aussi, la découverte qu’effectivement, ce sentiment d’exclusion ne venait pas que des autres, mais aussi de moi. Que la différence était bien réelle. Et que pour bénéficier de l’inclusion au groupe, une démarche personnelle devait être entreprise afin non de me conformer, mais de me présenter à ce dernier d’une façon qui vienne faciliter l’inclusion.
    Tout cela n’empêche pas de revivre les scènes du passées sous les yeux de cet enfant. Mais aussi, sous les yeux de l’adulte qui comprend, et peut guider aujourd’hui ses enfants, tout aussi différent, sur les façons de vivre sa différence en public.

    Publié par Patrick Levesque | 22 décembre 2011, 22 h 24 min
  5. Au risque de faire cliché, c’est souvent au travers du personnel qu’on rejoint l’universel. Tu n’es pas toute seule.
    Un beau Noël à toi Catherine
    jean

    Publié par Jean Vaillancourt | 25 décembre 2011, 17 h 52 min
  6. Bon, ça y est, je pleure.
    C’est un texte très juste qui met des mots sur des sentiments que plusieurs d’entre nous, j’en suis convaincue, ont ressenti un jour ou l’autre. Vous avez un talent pour nommer les choses.

    Publié par Marie-France | 30 décembre 2011, 10 h 46 min
  7. Je découvre vos textes et comme il est bon de vous lire. Vous avez une finesse et une sensibilité rares qui vont droit au coeur.

    Publié par Anne | 31 décembre 2011, 12 h 19 min

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